Guide de local

Cilaos : thermes, lentilles et canyoning au bout du monde

Moris Insider·3 septembre 2026·9 min de lecture

Il y a des endroits qu'on mérite. Cilaos est de ceux-là : un village posé à 1 200 mètres d'altitude, au fond d'un cirque fermé de remparts vertigineux, au bout d'une route qui compte officiellement plus de 400 virages. Le nom viendrait du malgache tsilaosa — « le lieu qu'on ne quitte pas », dit la tradition — et la commune en a fait sa devise : « Cilaos, on y revient toujours ». Eaux thermales, lentilles cultivées à flanc de montagne, canyons de renommée mondiale et le toit de l'océan Indien juste au-dessus : voici pourquoi ce bout du monde vaut chaque lacet.

La route aux 400 virages : l'arrivée se mérite

Tout commence à Saint-Louis, au niveau de la mer ou presque. La RN5 s'élève ensuite sur environ 37 kilomètres jusqu'au village, à 1 200 mètres d'altitude, en s'accrochant aux remparts de la vallée du Bras de Cilaos. Le comptage officiel donne environ 420 virages — la légende a arrondi à 400, et le surnom est resté. Épingles serrées, tunnels étroits taillés dans la roche, passages où deux voitures ne se croisent pas : on klaxonne avant les courbes aveugles, on laisse la priorité à la montée, et on prend son temps.

Comptez une bonne heure depuis Saint-Louis, davantage si vous vous arrêtez aux belvédères — et arrêtez-vous : la vue plonge sur des gorges où le torrent écume cent mètres plus bas. Le conducteur, lui, gardera les yeux sur la route ; les passagers sujets au mal des transports embarqueront de quoi tenir. En saison des pluies, renseignez-vous avant de monter : la route peut fermer ponctuellement pour chutes de pierres. Notre guide Quand partir à La Réunion détaille la meilleure fenêtre météo pour les cirques.

Les lacets de la route de Cilaos s'enfonçant dans le cirque entre les remparts, La Réunion
La RN5 et ses quelque 420 virages officiels : une heure de lacets entre Saint-Louis et le village. Photo : MOSSOT · CC BY-SA 3.0

Le village : la Mare à Joncs, la broderie et l'air des hauts

Une fois en haut, le contraste saisit : l'air est vif, les toits de tôle colorée s'éparpillent entre les jardins, et les remparts ferment l'horizon de tous côtés. Le cœur du village se découvre à pied — l'église Notre-Dame-des-Neiges, la rue du Père Boiteau et ses cases créoles, les terrasses où l'on sert le rhum arrangé local. À dix minutes du centre, la Mare à Joncs offre le plus joli miroir du cirque : un plan d'eau bordé d'un sentier facile, avec pédalos en saison et le massif du Piton des Neiges en toile de fond.

Cilaos est aussi un village d'artisanat. La Maison de la Broderie perpétue les fameux « jours de Cilaos », une broderie ajourée créée à la fin du XIXᵉ siècle par Angèle Mac-Auliffe, la fille du médecin des thermes : les brodeuses y travaillent sous vos yeux, et un napperon authentique constitue l'un des souvenirs les plus sincères de l'île. L'ensemble se visite en une demi-journée tranquille — idéale pour s'acclimater avant les grandes marches. Pour un premier point de vue sans effort, grimpez à la Roche Merveilleuse, accessible en voiture par la route de Bras Sec puis par un court sentier : le village s'étale en contrebas, minuscule dans son amphithéâtre de montagnes, et l'on comprend d'un coup d'œil pourquoi les Réunionnais parlent des « îlets » — ces plateaux habités accrochés aux pentes, reliques des anciens refuges d'esclaves marrons qui ont donné au cirque son peuplement et ses noms.

La Mare à Joncs et ses jets d'eau devant les remparts du cirque de Cilaos, La Réunion
La Mare à Joncs, le miroir du village : un tour de lac facile, avec les remparts pour décor. Photo : yannick974 · CC BY 2.0

Les thermes : la seule station thermale de l'île

Si Cilaos existe sur les cartes, c'est d'abord grâce à son eau. En 1815, le chasseur de cabris Paulin Técher découvre une source chaude au fond du cirque ; dès les années 1830, les premiers curistes montent en chaise à porteurs par le sentier des porteurs, bien avant la route. La station connaît son âge d'or à la fin du XIXᵉ siècle sous l'impulsion du docteur Jean-Marie Mac-Auliffe, avant que le cyclone de 1948 ne détruise les installations d'origine.

Aujourd'hui, l'établissement thermal Irénée-Accot — bâti en 1987, rénové en 2007 puis 2017, géré par le Département — reste l'unique établissement thermal de La Réunion. Ses eaux bicarbonatées sodiques, comparées à celles de Vichy ou du Mont-Dore, alimentent deux sources : la source Véronique (31 °C) pour les cures de boisson, la source Irénée (37 °C) pour les soins. On y traite la rhumatologie et les suites de traumatismes, mais la clientèle du jour vient surtout pour le bien-être : bains bouillonnants, jets, modelages — pensez à réserver, l'établissement affiche vite complet en saison. Quant au majestueux hôtel des Thermes, fermé depuis plus de vingt ans, sa réhabilitation est enfin lancée : réouverture annoncée pour 2028.

Lentilles d'Îlet à Cordes et vin des hauts

La lentille de Cilaos est une institution. Introduite au XIXᵉ siècle — sa culture est attestée dès 1836 et officiellement établie en 1857 —, cette petite lentille brune pousse principalement sur le plateau d'Îlet à Cordes, environ 400 hectares perchés vers 1 130 mètres, où quelque 130 exploitations familiales la cultivent sur des parcelles caillouteuses bordées de murets. Semée en avril, récoltée en septembre, battue à la main comme autrefois, elle se fait rare et chère — et un carri accompagné de « vraies » lentilles de Cilaos n'a tout simplement rien à voir : plus fine de peau, plus fondante, elle cuit sans trempage. Sur place, achetez-la directement aux producteurs ou sur le marché du village, et méfiez-vous des sachets anonymes vendus trop bon marché — la production locale ne suffit pas à la demande, et les contrefaçons existent. Le village la célèbre chaque année en octobre, lors de la fête de la lentille.

L'autre fierté agricole se boit : Cilaos produit l'un des rares vins français de l'hémisphère Sud. Après l'époque du « vin qui rend fou » tiré du cépage isabelle, aujourd'hui interdit, le vignoble s'est replanté en malbec, pinot noir, syrah ou chenin, et un chai récolte la vendange d'une quinzaine de vignerons du cirque. Une dégustation — avec modération — complète parfaitement une assiette de lentilles.

Parcelles cultivées d'Îlet à Cordes au pied des remparts du cirque de Cilaos, La Réunion
Îlet à Cordes : un plateau suspendu vers 1 130 m, où les lentilles poussent entre les murets. Photo : CLAIN Jonathan · CC BY-SA 4.0

Canyoning : Fleurs Jaunes, Gobert et Bras Rouge

Côté sensations, Cilaos est tout simplement l'une des capitales françaises du canyoning. Le canyon vedette s'appelle Fleurs Jaunes : une entaille spectaculaire dans les remparts, enchaînant les rappels — dont un grand rappel de 55 mètres — dans une gorge dorée par le soleil. Le parcours classique, sportif, demande une bonne condition physique et de savoir nager ; l'intégrale ajoute notamment un rappel de 90 mètres dans le secteur dit de la « chapelle ». Comptez à partir d'environ 65 € par personne pour la formule classique, autour de 110 € pour l'intégrale, encadrement professionnel compris.

Les débutants et les familles ne sont pas oubliés : le canyon de Gobert, de niveau initiation, se parcourt en deux à trois heures, et le Bras Rouge, plus ludique et aquatique, alterne toboggans naturels et vasques — sa cascade se retrouve d'ailleurs dans notre guide des plus belles cascades de La Réunion. Dans tous les cas, on part avec un professionnel diplômé : les crues éclair ne pardonnent pas, et lire le ciel des cirques est un métier.

Canyonistes casqués descendant en rappel la ravine Fleurs Jaunes à Cilaos, La Réunion
La ravine Fleurs Jaunes, le canyon vedette de Cilaos : rappels jusqu'à 55 m sur le parcours classique. Photo : Rémih · CC BY-SA 4.0

Le Piton des Neiges : le toit de l'océan Indien

Au-dessus du village veille le Piton des Neiges, 3 070 mètres, point culminant de La Réunion et de tout l'océan Indien. L'ascension classique part justement de Cilaos, au lieu-dit Le Bloc : une première montée soutenue mène au gîte de la Caverne Dufour, où l'on dîne d'un carri avant une nuit courte ; départ vers 4 heures du matin, à la frontale, pour atteindre le sommet avant l'aube. Le lever de soleil là-haut — la mer de nuages qui s'embrase, les trois cirques à vos pieds, l'ombre du volcan portée sur l'océan — compte parmi les plus grands souvenirs qu'offre l'île.

Deux impératifs : réserver le gîte longtemps à l'avance, et ne pas sous-estimer le froid — il gèle régulièrement au sommet avant l'aube, même en été austral. Si vous enchaînez les cirques, notre itinéraire de 10 jours montre comment caser l'ascension sans épuiser le reste du séjour.

Lever de soleil sur la mer de nuages depuis le sommet du Piton des Neiges, La Réunion
L'aube à 3 070 m : la récompense d'une nuit courte au gîte de la Caverne Dufour. Photo : Rémih · CC BY-SA 4.0

Le mot du local

Ne faites pas de Cilaos une excursion d'une journée : la lumière du cirque se gagne tôt le matin, avant que les nuages ne remontent des gorges — vers midi, les remparts disparaissent souvent dans la brume. Dormez au moins une nuit sur place, dînez d'un carri aux lentilles, et gardez la matinée du lendemain pour la Mare à Joncs ou la Roche Merveilleuse. Montez en début de séjour plutôt qu'en fin : si la météo se gâte, il vous restera des jours pour retenter. Et si vous hésitez entre les trois cirques, faites-les tous — Salazie se visite, Mafate se marche, Cilaos se vit.

Moris Insider
Le guide et la carte de La Réunion, co-créés avec des locaux. Les vrais spots, au bon moment, avec la météo du jour.

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