Guide de local

Mafate : entrer dans le cirque sans route

Moris Insider·25 août 2026·9 min de lecture

La réponse courte : on n'entre dans Mafate qu'à pied. Aucune route ne pénètre dans ce cirque de 14 km sur 7, cerné de remparts de mille mètres — c'est l'un des derniers territoires habités de France sans une seule voiture. Le courrier, les bouteilles de gaz et les sacs de ciment arrivent par hélicoptère ; tout le reste, y compris vous, arrive par les sentiers. C'est précisément ce qui fait de Mafate un endroit qui ne ressemble à rien d'autre : un monde à part au cœur de La Réunion, classé au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2010 avec les pitons, cirques et remparts de l'île. Voici comment y entrer, où dormir, et ce qu'il faut savoir avant de lacer les chaussures.

Le dernier bout de France sans route

Mafate est né comme un refuge. Aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, des esclaves en fuite — les « marrons » — s'y cachaient, protégés par des remparts que même les expéditions punitives peinaient à franchir ; la tradition fait remonter le nom du cirque à l'un de leurs chefs. Plus tard, les « petits blancs des Hauts » chassés des terres à cannes y ont installé leurs cases. Leurs descendants y vivent toujours : quelques centaines de Mafatais, répartis dans une dizaine d'îlets — ces plateaux habités accrochés entre les ravines.

La modernité s'est arrêtée aux remparts, et le cirque a composé avec : l'électricité vient du soleil, le ravitaillement du ciel. Les rotations d'hélicoptère remplacent le camion de livraison, et le facteur, lui, fait encore sa tournée à pied — plusieurs jours de marche par semaine. En 2016, Mafate comptait huit écoles ; les enfants des îlets partent en internat « dans les Bas » pour le collège. Ce n'est ni un décor ni une réserve : c'est un territoire vivant, et on y est l'invité de quelqu'un.

Les portes d'entrée du cirque

Le Col des Bœufs est la porte principale — et la plus simple. On y accède en voiture par le cirque de Salazie, via Grand Îlet et Le Bélier, au bout d'une route forestière. Le parking gardienné coûte 5 € la journée et 14 € la nuitée, en espèces, sans réservation : les jours d'affluence, il se remplit tôt. Du col, un sentier large descend dans la forêt de tamarins de la Plaine des Tamarins puis file vers La Nouvelle — c'est l'entrée idéale pour une première fois.

Les marcheurs plus aguerris ont d'autres portes. Le Col du Taïbit, depuis la route de l'Îlet à Cordes à Cilaos, bascule directement sur Marla : c'est le passage qu'empruntent les randonneurs qui enchaînent les cirques. Le Col de Fourche et La Brèche doublent l'accès depuis la même route forestière que le Col des Bœufs. Enfin, par l'aval, les sentiers du Bas Mafate — sentier Scout, sentier Augustave — remontent la Rivière des Galets depuis Deux Bras et desservent Aurère et les îlets du nord ; comptez plus d'engagement, la chaleur en plus. Le Maïdo, lui, reste avant tout un balcon : on vient y contempler le cirque d'en haut à 2 205 m, mais sa descente vers Roche-Plate est raide, exposée, et à réserver aux habitués.

Sentier de randonnée dans la forêt de tamarins de la Plaine des Tamarins, entre le Col des Bœufs et La Nouvelle, Mafate
La Plaine des Tamarins, entre le Col des Bœufs et La Nouvelle : des tamarins des Hauts tordus par le vent, souvent dans la brume. Photo : Rémih · CC BY-SA 4.0

Les îlets, des villages au bout du monde

La Nouvelle est la « capitale » du cirque : le plus grand îlet, posé vers 1 400 m sur un plateau de prairies, avec ses toits de tôle colorée, ses gîtes, ses tables d'hôtes et de petites épiceries où le prix des boissons rappelle gentiment que tout est arrivé par hélicoptère. Marla, le plus haut, fait face aux Trois Salazes et garde la porte du Taïbit vers Cilaos ; Roche-Plate vit sous le rempart du Maïdo. Et le Bas Mafate égrène ses hameaux — Aurère, Îlet à Malheur, Îlet à Bourse, Grand Place, Cayenne, Les Lataniers, l'Îlet des Orangers — perchés au-dessus de la Rivière des Galets, plus sauvages et bien moins fréquentés que le haut du cirque.

D'un îlet à l'autre, on ne « fait » pas des kilomètres, on franchit des ravines : les distances se comptent en heures, pas en bornes, et une trace qui paraît courte sur la carte peut cacher 600 m de descente puis autant de remontée. C'est le rythme mafatais — et il a un mérite : il filtre. Passé la première ravine, la foule reste derrière.

Les cases et les prairies de l'îlet de La Nouvelle sous les remparts, cirque de Mafate, La Réunion
La Nouvelle, plus grand îlet de Mafate : des cases, des prairies, une école — et pas une seule voiture. Photo : B.navez · CC BY-SA 3.0

Une journée, deux jours, une traversée : trois formules

À la journée. L'aller-retour Col des Bœufs → La Nouvelle est le grand classique : 11,4 km, environ 6 heures de marche, 694 m de dénivelé à descendre puis remonter. On part tôt, on déjeune d'un carri dans l'îlet, on remonte avant que les nuages n'avalent le col. C'est la meilleure « porte d'essai » pour savoir si Mafate vous appelle — spoiler : oui.

En deux jours. La boucle qui a notre préférence : descente à La Nouvelle, nuit en gîte, puis Marla par la Plaine des Tamarins, et retour par le sentier qui repasse sous le Col de Fourche — ou bascule à Cilaos par le Taïbit si vous avez organisé un véhicule de l'autre côté. Une nuit sur place change la nature du voyage : le soir, quand les marcheurs à la journée sont remontés, le cirque redevient silencieux, et le ciel étoilé, sans une seule lumière de ville, est parmi les plus purs de l'île.

En trois jours et plus. Les GR qui traversent l'île — R1, R2, R3 — se croisent dans Mafate, et une traversée haut-bas (La Nouvelle, Marla, puis les îlets du Bas Mafate et la sortie par la Rivière des Galets) offre un condensé de tout ce que le cirque sait faire. Ce format s'intègre naturellement dans un itinéraire de 10 jours sur l'île, dont Mafate est, pour beaucoup, le souvenir le plus fort.

La clairière de l'îlet de Marla face aux remparts du cirque de Mafate, La Réunion
Marla, le plus haut îlet du cirque, garde la porte du Col du Taïbit vers Cilaos. Photo : Rémih · CC BY-SA 4.0

Dormir et manger dans le cirque

Les gîtes de Mafate fonctionnent presque tous en demi-pension : comptez 60 à 75 € par personne pour le dîner, la nuitée et le petit-déjeuner. Au menu, la cuisine créole au feu de bois — carri poulet, rougail saucisses, grains, rhum arrangé de la maison — servie à la grande table, avec les histoires du gîteur en prime. Réservez à l'avance, sérieusement : les week-ends, les vacances scolaires et la saison sèche affichent complet des semaines, parfois des mois avant.

Trois réflexes de terrain : emportez des espèces (aucun distributeur dans le cirque, et le sans-contact ne passe pas partout) ; prévoyez de l'eau et de quoi tenir entre deux îlets — les épiceries existent à La Nouvelle et dans quelques hameaux, mais ni partout ni à toute heure ; et ne comptez pas sur votre téléphone, le réseau va et vient selon les vallées. Prévenez quelqu'un de votre itinéraire avant d'entrer.

Sécurité, météo et état des sentiers

Mafate se mérite, mais ne s'improvise pas. La règle n° 1 est réunionnaise avant d'être mafataise : la montagne se joue le matin. On part à l'aube, on est arrivé — ou remonté — avant que les nuages ne bouchent tout en fin de matinée. La saison sèche, de mai à novembre, est la fenêtre idéale ; pendant l'été austral, les pluies peuvent gonfler les ravines en quelques heures, et un radier ne se franchit jamais en crue.

La règle n° 2 : vérifier l'état des sentiers avant chaque départ. Les remparts bougent, les éboulements arrivent, et la préfecture ferme et rouvre des tronçons au fil des arrêtés. À la date de publication de cet article, le sentier du Bras de Saint-Paul (au-delà de la rivière) et la portion basse du sentier Cap Noir – Roche Verre Bouteille sont fermés, tandis que le sentier Lataniers – Îlet à Cordes vient de rouvrir après travaux (arrêté de juillet 2026, complété en août). La carte des sentiers ouverts et fermés de l'ONF fait foi — un coup d'œil la veille du départ évite de longues déconvenues au pied d'une barrière.

Équipement enfin : de vraies chaussures de randonnée, une couche chaude (les nuits des Hauts descendent sous les 10 °C en hiver austral), une protection solaire sérieuse et une lampe frontale. Rien d'exotique — juste ce que ce terrain, superbe et cassant, réclame.

Le village de Cilaos au pied des remparts de son cirque, voisin de Mafate, La Réunion
De Marla, le Col du Taïbit bascule sur Cilaos, le cirque voisin — l'enchaînement préféré des marcheurs. Photo : Miwok · CC0

Le mot du local

Beaucoup de visiteurs « font » Mafate en une journée, chronomètre en main, et c'est déjà une belle journée. Mais le cirque ne se raconte vraiment qu'à ceux qui y dorment. Réservez une nuit à La Nouvelle ou à Marla, arrivez pour le coucher du soleil sur les remparts, écoutez le silence revenir quand le dernier hélicoptère est passé — et au dîner, laissez le gîteur vous raconter comment on vit ici, entre le solaire, l'école et la tournée du facteur. Le lendemain, en remontant vers le col, vous comprendrez pourquoi les Mafatais n'ont jamais voulu de route : ce n'est pas un isolement qu'ils subissent, c'est un choix qu'ils défendent. Parmi tout ce que La Réunion peut offrir, il n'y a rien de comparable.

Moris Insider
Le guide et la carte de La Réunion, co-créés avec des locaux. Les vrais spots, au bon moment, avec la météo du jour.

PartagerXFacebookWhatsApp